William Forsythe, le plus philosophe des chorégraphes.

" Je pourrais définir mon travail de chorégraphe comme une construction/déconstruction. Je me concentre sur le matériel, sur les références, sur les éléments secondaires qui constituent aussi la danse. Il n’y a plus besoin d’un début ou d’une fin. J’imagine des séquences, travaillant par petits morceaux. Je crée une phrase avec les danseurs ; puis, tout comme on travaille un texte à l’ordinateur, je change des mots, j’insère des fragments, j’en élimine d’autres ,j’essaie de nouvelles combinaisons d’éléments. Je considère la lumière comme un effet. Les tableaux hollandais de la Renaissance m’ont beaucoup influencé. J’aime la pénombre, elle impose aux spectateurs une plus grande attention. Je recherche les lumières indirectes. J’aime insuffler du mystère dans ce que je représente et développer ce que j’appelle une poétique de la disparition. L’ombre nous permet d’imaginer ; en revanche le spectateur exige de comprendre tout ce qu’il voit. Mais si nous voulons prétendre enseigner quelque chose il ne faut pas tout expliquer. Seul l’écran d’un téléviseur permet de tout montrer. C’est une forme d’autoritarisme. La scène garde toujours ses mystères et donne une autre perception des choses.
Bienvenu à ce que vous pensez voir ! "


Ces mots de Forsythe constituent une remarquable introduction au travail de ce grand personnage de la danse du XXe siècle.
Un chorégraphe mais aussi un philosophe : on peut l’affirmer car dans ses créations la pensée est intimement liée à la danse ; celle-ci devient philosophie et si l’on veut aller plus loin, vitesse. Cette idée résume la poétique de Forsythe, considérée par de nombreux critiques comme " le plus philosophe des chorégraphes ".
On peut comparer Forsythe à Jacques Derrida. Le chorégraphe américain a marqué et a fait évoluer la pensée chorégraphique autant que le philosophe français a changé la méthode philosophique du XXe siècle avec sa théorie de la déconstruction. On dit aussi que Forsythe est l’héritier le plus représentatif du ballet classique. De quel point de vue peut-on affirmer cela ? Il utilise le vocabulaire classique et l’interprète de façon troublante. Il travaille à déconstruire le style classique pour le faire renaître sous d’autres formes. Les gestes de la danse proviennent des émotions et des pensées et c’est aussi la raison pour laquelle les danseurs de Forsythe évoluent souvent dans la pénombre, métaphore d’un chemin qui peut nous amener vers une lumière idéale.
Il adore les formes impossibles, il recherche de nouvelles expressions, une vérité des corps en mouvement. Ainsi, il croit aux potentialités et à la force de la danse, ce n’est pas pour rien que ses ballets sont considérés comme de vrais actes de foi. Mais il ne faut penser à rien de mystique ; les ballets de Forsythe peuvent aussi être vus et appréciés pour leur force brutale et violente, qualités qui font émerger et mettent en valeur des aspects inconnus du public traditionnel de la danse classique.
La danse devient donc un objet de mouvement et de pensée, un moyen de dévoiler l’impossible : humour, violence, rupture des équilibres, lignes obliques, clair-obscur sont les éléments principaux qui caractérisent ce style. Tout comme le philosophe creuse dans la pensée et les émotions des êtres humains, ainsi le chorégraphe explore les corps de ses danseurs pour ouvrir de nouveaux horizons.

Antonella Poli

William Forsythe